Les rythmes folkloriques, un levier pour l’économie et le développement durable d’Haïti

Boukman Eksperans – Live at the National Folk Festival, Salisbury, MD 9/7/19

Le tambour ne laisse aucun Haïtien indifférent. Chrétiens, religieux, laïcs ou athées, les Haïtiens vibrent au son du tambour, instrument à la base des rythmes folkloriques de la République d’Haïti. Le tambour remue aussi beaucoup d’autres nations. On a vu comment des groupes racines tels Boukman Ekspeyans, RAM, Racine Mapou ont électrisé leurs fans dans le monde entier. Pris en main et bien exploités, les rythmes folkloriques peuvent s’imposer sur le marché musical international et générer reconnaissance et devises importantes pour l’économie haïtienne. Clin d’œil sur les rythmes folkloriques d’Haïti.

Bien que les rythmes folkloriques aient évolué en un siècle et demi, ils constituent un précieux témoignage hérité du temps de l’esclavage. Véritable source de réalités tangibles, à ces obscurs siècles passés, ils permettent aux esclaves noirs de Saint-Domingue de voyager corps et âme et y trouver, à l’occasion, un certain  réconfort.

Les rythmes folkloriques tout comme la danse occupent une place importante dans la culture haïtienne. Ils mettent en scène les rites qui accaparent un auditeur et provoquent les transes dans les cérémonies vaudou. Chaque rythme correspond à des évocations mystiques du monde invisible. Ces rythmes : chansons liturgiques, cantiques et prières sont des moyens pour se connecter au panthéon divin du vaudou.

Arrachés à leur terre natale, les noirs importés d’Afrique ont su conserver intacte et intouchable leur mémoire par le biais de la musique. Ainsi, ont-ils pu s’accrocher à leurs croyances et traditions face aux colons et les ont transmis de génération en génération.

Pluralité et cohérence des rythmes folkloriques

Dans le folklore haïtien, les formes de cadence musicale sont variées, sans nuire à leur cohérence. Ainsi, les catas forment le quator de base des différents rythmes et jouent un rôle important dans la musique haïtienne. Joué sur n’importe quel tambour, un bout de table, une vieille marmite ou sur les bancs de l’école par les adolescents ; le cata d’origine africaine, plus particulièrement du Congo est très populaire mais méconnu. Il se compose de cinq battements, regroupés en trois parties distinctes : 1 battement, 2 battements et 2 autres battements, séparés  par une pause selon la valeur de chaque battement.

D’effet saisissant aussi bien qu’immédiat, les catas sont classés en 4 groupes principaux en fonction des rites de base de tambours rituels : rada, congo, petro, djouba. Chaque rite comporte un cata qui lui est propre.

Le cata retrouvé également dans la musique latine et qui caractérise sa principale source rythmique diffère dans la culture haïtienne. Dans la musique haïtienne, c’est le tambour principal qui donne le rythme et dont le cata épousera la forme. Souvent plusieurs rythmes peuvent avoir un même cata. En règle générale, le cata suit le rythme. Les  rythmes donnés par le tambour : yanvalou, mayi, ibo, nago, africa, rara, congo : simple, congo paillette, banda, ect.

Le tambour traditionnel haïtien

Impossible d’évoquer les rythmes folkloriques haïtiens sans parler du tambour. Il est le principal élément par lequel la cadence des rites est communiquée, l’expression vive des cris qui font sortir nos émotions : peur, joie de vivre, frustrations et désirs.

En effet, dans le traditionnel folklore haïtien, on peut observer la présence de 3 types de tambour : le manman tambour dont la taille diffère de celle de ses confrères est couvert de  peau de vache et est joué avec les deux mains tantôt la gauche tantôt la droite. Le second ou malaka est d’une taille moyenne généralement, placé au milieu du grand tambour et le tambour manman liy recouvert de peau de vache et tenu par des lignes ou cordes. En plus de ces tambours, il y a aussi la présence d’une pièce en fer appelé « Ogan » présent lors des rituels.

La plupart des battements du tambour sont polyrythmiques. Dans les rites rada, petro, trois tambours sont battus à des intervalles spécifiés et obéissant à une coordination. Les 3 doivent combiner leur rythme de manière que l’harmonie qui en résulte maintienne les battements. Au cas où l’un des tambours devrait se désagréger par fatigue, négligence ou une quelconque distraction des batteurs ou qu’il serait en transe, la coordination d’ensemble s’altérerait.

Sont aussi importants dans le rythme les « kase » et le « wonble » du tambour. Ces deux mouvements effectués lors des battements apparaissent à des moments précis. Le « kase »pour indicateur de changement de coups de tambour et des notes égrenées, le « wonble » le son aigu réalisé sur le tambour avec deux doigts par le batteur est aussi indicateur de changement de rythmes.

Les rythmes et les divinités (loas)

Les rythmes joués sur les tambours sont souvent associés à des danses qui sont liées à des nations ou nanchon dans les rituels. Pour le :

Nago : ce rythme représente la virilité et la masculinité, souvent associé au dieu yoruba, Ogou

Feray : Il est souvent appelé la danse des guerriers parce que des mouvements militaires accompagnent le rythme dans les rituels.

Petro : ce sont les divinités protectrices, très exigeantes et très vives. Ces esprits sont les tous premiers esclaves haïtiens dont un d’entre eux, le rebelle Jean Pedro aurait donné son nom à un loa.

Congo : Les congos sont les esprits des premiers esclaves affranchis. Ce sont des esprits élégants, dotés de grâce qui aiment le chant, la danse, la musique et le fou rire. On identifie : Kalinda, Kongo Larose, Kongo Lazile quand il faut évoquer ce rythme.

Ibo : les loas Ibo dont le plus connu Lélé, un grand bavard de l’ethnie Ibo du sud-est du Nigeria. Les kanaris sont habités par des âmes et sont des objets sacralisés dans ce rythme.

Gédé ou Guédé : ce sont des esprits affiliés à l’érotisme et à la mort. Brave guédé, Guédé Nibo, Baron Lacroix sont les noms qui reviennent dans ce rythme associé au banda.  

Ces rythmes constituent les fondements de la nation haïtienne. Ils ont servi d’évasion, de regain d’énergie, de  survie aux esclaves noirs galérant sur les exploitations agricoles et autres des colons français lesquels les ont assujettis deux siècles en esclavage et bafoué leur dignité d’êtres humains. Ils participent de l’identité culturelle de la nation haïtienne que beaucoup recommandent qu’’elle s’approprie, affirme et valorise pour réussir le développement durable et prospère du pays. Car, le développement réussi se fonde de façon indispensable sur l’identité culturelle, l’identité de peuple, soutiennent-ils.,

Selon les ethnologues haitiens, ces rythmes à dimension historique sont à valoriser et mettre à profit pour imposer la musique haïtienne à l’étranger au même titre que les rythmes africains en vogue actuellement. Pris en main et bien exploités, les rythmes folkloriques haïtiens peuvent s’imposer sur le marché musical international et générer reconnaissance et devises importantes pour l’économie haïtienne, assurent-ils.

Dayanne CODIO

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