Le concordat: un accord anticonstitutionnel?

Le concordat de 1860, n’est-il pas un accord anticonstitutionnel ? Les interrogations continuent, le débat se poursuit jusqu’à aujourd’hui, entre, professeurs, étudiants et citoyens. Depuis 1860, l’État haïtien et le Vatican ont trouvé un accord réglementant le fonctionnement de l’Église catholique romaine et lui faisant jouir des privilèges sur le territoire national. Ce qui est perçu comme une prépondérance de l’Église catholique apostolique romaine en Haïti.

“La religion catholique, apostolique et romaine, qui est la religion de la grande majorité des Haïtiens, sera spécialement protégée, ainsi que ses ministres dans la République d’Haïti, et jouira des droits et attributs qui lui sont propres“, selon la disposition de l’article premier du concordat conclu en 1860 entre l’État haïtien représenté par le président Fabre Geffrard et le pontificat de Pie IX du Vatican.

Cet accord de 18 articles, aurait permis de régler l’exercice de la religion catholique, apostolique et romaine sur le territoire haïtien et faire jouir à l’église des privilèges dont les autres entités religieuses n’en jouissent pas. “Le Gouvernement de la République d’Haïti s’oblige d’accorder et de maintenir aux archevêchés et aux évêchés un traitement annuel convenable sur les fonds du trésor“,  a précisé l’article 3 dudit accord.

En effet, l’historien Wien W. Arthus a étayé son idée dans l’ouvrage “les grandes dates de l’histoire diplomatique d’Haïti” en montrant que le concordat est une victoire du Vatican sur la République d’Haïti.

Les spécialistes sont unanimes à reconnaitre que ce texte, dont la place prépondérante dans les annales diplomatiques haïtiennes est indiscutable, a été une large victoire des positions du Vatican sur celles d’Haïti“, écrit-il.

Les pratiques religieuses au regard de la Constitution haïtienne

L’organisation de la cérémonie religieuse officielle, appelée, généralement, “Te Deum”, à l’investiture des présidents haïtiens est généralement chantée par l’église catholique romaine ce qui fait beaucoup de citoyens qualifient l’État de “l’Etat catholique“. Pourtant, les constitutions haïtiennes depuis 1804 ont priorisé la liberté des cultes.

Toutes les religions et tous les cultes sont libres. Toute personne a le droit de professer sa religion et son culte, pourvu que l’exercice de ce droit ne trouble pas l’ordre et la paix publics“, telle est la disposition de l’article 30 de la Constitution de 1987 amendée de la République d’Haïti. Appuyant sur cet article, nombreux citoyens auraient cru qu’il faut à tout prix défendre la laïcité.

Le professeur-chercheur de l’université de Guanajuato (Mexique), Jean Eddy SAINT PAUL dans son livre, “La laïcité en Haïti” déclare que : “La laïcité est un instrument susceptible de faire progresser la construction d’un État-nation démocratique en Haïti“.

La laïcité étant une conception politique qui affirme la neutralité et l’impartialité de l’État à l’égard des diverses conceptions religieuses.

L’Église catholique en Haïti

La présence de l’Église catholique remonte à la découverte de l’ile depuis 1492 avec Christophe Colomb. Mais ce n’est qu’en 1860 que la République d’Haïti et le Saint-Siège ont trouvé un accord “concordat” regissant le fonctionnement de l’Église catholique romaine sur le territoire national, grâce auquel, de nombreux privilèges lui sont octroyés.

En se référant aux articles 2 à 6 du code noir, l’historien Wien W. Arthus pense que l’église catholique, à l’époque, était le cerveau du système esclavagiste. “Elément clé du maintien idéologique du système d’exploitation européen“,  a-t-il mentionné.

La constitution  impériale de 1805 a rejeté l’idée de religion dominante en priorisant la tolérance des cultes et distancié l’État de la chrétienté. “La loi n’admet pas de religion dominante“, a indiqué l’article 50. “La liberté des cultes est tolérée” ajoute l’article 51, “l’Etat ne pourvoit à l’entretien d’aucun culte ni d’aucun ministre” a poursuivi l’article 53.

40 ans de négociations

Il a fallu 40 ans de négociation à Haïti, premier peuple nègre indépendant du joug colonial dont son indépendance représentait une menace pour les puissances impérialistes au XIX, pour établir, réellement, les relations diplomatiques avec le Vatican.

Sous la présidence de Jean Pierre Boyer, cinq missions seulement ont été envoyées en Haïti par le Vatican dont la première arriva en 1821 conduit par Mgr Glory qui n’a durée que cinq mois et échoué. De 1834 à 1837, le Vatican a envoyé trois missions dirigées par Mgr John England. Elles ont toutes échoué du fait que le Saint-Siège voulait rétablir la discipline ecclésiastique ainsi que l’autorité vaticane sur l’État haïtien, selon l’historien.

Poursuivre la négociation avec Rome n’était pas au premier plan dans l’agenda des chefs d’État qui ont succédé au président Jean Pierre Boyer particulièrement l’empereur Faustin Soulouque, durant la période allant de 1844 à 1859.

Dans l’objectif de disposer des prêtres pouvant implicitement aider l’État haïtien à réduire les mouvements sociaux qui éclataient constamment dans le pays, le gouvernement haïtien allaient s’empresser de trouver un accord avec Rome, selon le professeur Leslie F. Manigat.

De surcroît, Haïti voulait toutefois trouver un moyen de sortir de l’isolement diplomatique en cherchant à entreprendre des relations diplomatiques avec l’extérieur. Pourtant, de nombreuses precautions ont été prises par le Vatican afin d’eviter toutes incidences diplomatiques avec les puissances colonialistes d’alors. “le Vatican, en négociant avec la République d’Haïti, était sous ses gardes et prenait les mesures appropriées pour ne pas déplaire aux puissances occidentales“, a expliqué Wien W. Arthus.

Dans cette période où le pays cherchait un trou d’air pour contrer l’asphyxie prédite par Talleyrand, négocier avec le Vatican, l’une des grandes puissances mondiales de par l’importance du christianisme dont il est gardien, était en soi une démarche diplomatique de grande importance“. a-t-il poursuivi.

 Christophane J. DORVIL

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