28 juillet 2021 : 106 ans de la première occupation américaine de la République d’Haïti

Ce 28 juillet 2021 marque un moment sombre de l’histoire du peuple haïtien : l’occupation américaine de la République d’Haïti. Sous prétexte d’y « rétablir l’ordre et maintenir la stabilité politique et économique dans les Caraïbes », le 28 juillet 1915 les États-Unis ont envahi la première République Noire du monde et l’ont occupée une première fois jusqu’en 1934. Quelles en sont les conséquences ?

Le 28 juillet 1915 marque le début de l’occupation américaine en Haïti. À cette date, le président américain de l’époque, Woodrow Wilson, avait envoyé en Haïti des troupes militaires, suite à l’assassinat du président haitien, Vilbrun Guillaume Sam, par une foule en colère.  Pour « Rétablir l’ordre » et « maintenir la stabilité politique et économique dans les Caraïbes », les raisons officielles avancées. Cependant, certains historiens affirment que c’était pour contrecarrer une tentative allemande de s’implanter en Amérique par le biais d’Haïti.

Le traité du 16 septembre 1915 est l’instrument juridique de cette occupation d’une République souveraine. Il place les finances haïtiennes sous le contrôle d’un conseiller financier “proposé” par le président des États-Unis. C’est seulement en août 1934 que le président Sténio Vincent obtient de Roosevelt, son homologue américain la fin de l’occupation américaine de la première République Noire du monde.

L’occupation américaine a détruit la production agricole, asservi l’économie nationales, intensifié le déboisement

Les effets de cette occupation sont encore présents dans la société haïtienne. En 1918, une nouvelle constitution a été imposée aux Haïtiens, par les occupants américains. Dans son livre, Économie Politique de la Corruption, Leslie Péan souligne qu’« en imposant la Constitution de 1918 aux Haïtiens dans laquelle l’inamovibilité des juges est abolie, les Américains font une triple entorse à l‘établissement d’une société et d’un Etat de droit. D’une part, la loi -mère du pays, la Constitution, est écrite par Franklin Roosevelt, ancien Sous- Secrétaire de la Navy et « enfoncé- suivant les mots du président américain Warren Harding- dans la gorge des Haïtiens à la pointe d’une baïonnette ». C’est aussi cette constitution qui abolit pour la première fois un article qui interdisait aux étrangers de posséder des biens immeubles dans le pays.

La situation de production du pays s’est dégradée avec l’imposition de cette nouvelle constitution. Suzy Castor, dans son livre, L’Occupation américaine d’Haïti, constate que « Grâce à ce changement de constitution, les Américains se sont permis de s’attribuer une quantité énorme de terres qui en 1929 s’élevait à 15.000 hectares. Conséquemment à ces expulsions parfois très brutales, la misère s’est installée sur un autre palier dans le pays et nous en payons les frais jusqu’à nos jours».

Entre autres, le déclin de la production agricole du pays à cause de « l’émigration qui prit des proportions considérables et tragiques, démontrant avec évidence le mécontentement du paysan qui s’en allait parfois pour toujours, vers Cuba ou la République Dominicaine à la recherche d’un avenir moins sombre ». Et à comparer les exportations du pays entre la période d’avant et pendant l’occupation, il se remarque une nette diminution des exportations au cours de la deuxième période de l’occupation. Et cela a abouti à la dépendance totale de l’économie haïtienne, d’après certains historiens.

L’occupation américaine a intensifié le déboisement dans le pays. La couverture forestière fut détruite pour l’exploitation du caoutchouc pour les efforts de guerre. Cette catastrophe écologique et  perte économique découle du contrat de la Société Haïtiano- Américaine de Développement Agricole (SHADA) avec une compagnie américaine.

Dans son livre, Économie Politique de la Corruption, Leslie Péan dit à ce sujet :« D’ abord les activités de la (SHADA) se concentrèrent sur la production du sisal. La SHADA avait signé un contrat avec la Defense Supplies Corporation des États-Unis, une filiale de la RFC, pour produire 25 millions de livres de sisal pour la période se terminant au 15 novembre 1945. La SHADA sera financée par les investissements américains et obtiendra des concessions spéciales incluant l’accès gratuit à des terres de l’État, l’exemption d’impôts et le droit exclusif d’acheter et de vendre le caoutchouc. La SHADA fit l’acquisition de plantations d’hévéa et de sisal, de 15.000 acres de forêts en pin avec des scieries, deux usines de décorticage et de quelques kilomètres de voie ferrée. Toutefois, l’essentiel des activités de la SHADA concerne la production de la plante à caoutchouc pour laquelle elle fit l’acquisition de plus de 100.000 acres de terre ».

Le sisal est un produit qui détruit l’humus et rend la terre inapte à la culture à moins qu’elle soit mise en jachère pour reprendre sa fertilité et cela demande de longues années.

L’occupation a rénové l’administration publique et les infrastructures

Pour certains auteurs, l’occupation américaine du pays a aussi quelques aspects positifs. Entre autres, la remise en question des privilèges de l’élite traditionnelle, la fin du mouvement des Cacos, les réformes administratives et les travaux d’infrastructures.

Jeannot FRANÇOIS, dans son article sur l’occupation américaine nous dit que, « Avant 1915, l’élite traditionnelle, composée pour la plupart de mulâtres, jouissait de tous les privilèges lui permettant de dominer les autres catégories sociales en ce qui concerne l’éducation, la richesse et le pouvoir politique. À partir de 1915, les privilèges de l’élite traditionnelle avaient été remis en question par l’élimination des pratiques de corruption et de trafic d’influence qui lui permettaient de consolider ses positions quel que soit le type de gouvernement ».

Les Américains ont aussi permis la promotion d’une classe moyenne capable de contrebalancer le pouvoir des élites traditionnelles.

Les Américains ont aussi mis fin au mouvement Caco, que certains historiens surnomment ”faiseur de président”. Bien que le contexte de l’époque revêtait le mouvement caco d’une noblesse nationaliste difficilement contestable. Avant l’arrivée des américains, le mouvement cacoïsme, qui à l’origine était un mouvement d’avant-garde, œuvrant à l’amélioration des conditions de vie des paysans,  avec le temps, s’était dévoyé. Dès le début XXe siècle, les Cacos étaient devenus une bande de mercenaires au service de politiciens traditionnels dont les actions contribuaient à faire perpétuer la guerre civile, et « si les Américains n’avaient pas mis fin au mouvement caco, tout autre gouvernement responsable allait devoir le faire ».

Les Américains ont également procédé à une rénovation de l’administration publique haïtienne. Selon Suzy Castor, pendant l’occupation, on procéda « à la réforme de l’administration publique par la création de nouvelles institutions, la rénovation de quelques autres et à la formation de cadres administratifs efficaces».

L’occupation américaine a aussi  permis la réalisation d’un grand nombre de travaux d’infrastructures en un temps record.

Selon Sauveur Pierre Etienne qui résume le rapport de l’exercice fiscal 1929-1930 de l’ingénieur américain en chef des Travaux publics, dans l’ensemble, l’occupant avait permis la construction de : « 16 casernes et 61 avant-postes pour la Garde d’Haïti ; 11 hôpitaux et 133 dispensaires ruraux ;7 douanes ; l’école d’agriculture et 69 fermes écoles rurales, 10 écoles industrielles ; 2 écoles nationales et 11 écoles religieuses ; l’hôtel de ville de Port-au-Prince et le palais de justice ; et 1,700 kilomètres de route ». À  cela, il faut ajouter la construction du Palais des Ministères et de la Faculté de médecine de Port-au-Prince. Plus les améliorations dans les systèmes d’adduction d’eau potable dans certaines villes de province et les réparations et construction de systèmes d’irrigation,etc.

Cette occupation a été la première d’une série d’occupations américaines de la République d’Haïti qui pour la plupart des Haïtiens, instruits ou analphabètes, continue encore aujourd’hui sous la forme de mainmise sur la politique et l’économie de ce pays, la première République Noire du monde. En effet, ancienne colonie française, Haïti a conquis sa liberté et son indépendance après avoir battu l’armée de Napoléon Bonaparte, la plus grande armée de l’époque.

Graham G. HENRY

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